Après les livres corses et sur la Corse et la littérature italienne, une nouvelle rubrique : "La Méditerranée en livres" consacrée aux auteurs des pays méditerranéens et aussi à ceux qui ont écrit sur la Méditerranée.
On trouvera pour l'instant des auteurs français
(Jean-Claude Izzo, Laurent Gaudé) et espagnols (José Luis Sampedro,
Carlos Ruiz Zafón, Arturo Perz-Reverte) ainsi que l'immense écrivain
portugais Fernando Pessoa.
Laurent
Gaudé
Jean-Claude
Izzo
Arturo Perez-Reverte
Fernando Pessoa
José
Luis Sampedro
Carlos Ruiz Zafón
Fils d'un immigré italien et
d'une mère d'origine espagnole née au Panier, Jean Claude Izzo
naît à Marseille le 20 juin 1945. Un CAP de "tourneur-fraiseur" en
poche, il s'oriente tour à tour vers le militantisme dans Pax Christi
(mouvement catholique pour la Paix), et la politique en adhérant
d'abord au PSU dont il est un candidat malheureux, puis au PCF. Il
devient collaborateur puis journaliste à "la Marseillaise" tout en
développant une activité méconnue mais prolifique de poète dans les
années 70 ("Poèmes à haute voix", "Terre
de Feu", "Etat de veille", "Braises,
brasiers, brûlures").
Devenu Rédacteur en chef adjoint en charge de la rubrique culture du
journal, il continue de publier des poèmes ("Paysage de femme",
"Le réel au plus vif") tout en restant fidèle à son
engagement politique. Ainsi, il publie en 1978 "Clovis
Hugues, un rouge du midi" chez J. Laffite. Déçu par le PCF,
il se coupe brutalement de son passé et change de cap dans tous les
aspects de sa vie. S'ensuivent quelques années de galère et après un
passage à la "Vie mutualiste" devenu "Viva" dont il devient rédacteur
en chef en 1987 pôur end émissionner peu de temps après. Il participe à
la création d’événements littéraires dont le Carrefour des Littératures
Européennes de Strasbourg, le Festival du Polar de Grenoble et le
Festival Etonnant Voyageur de Saint Malo, écrit également pour la
télévision et le cinéma (Les Matins chagrins, de Jean-Pierre Gallèpe),
puis choisist de se consacrer entièrement à l'écriture (articles pour
des revues, scénarii de film, textes de chansons, nouvelles et bien sûr
poésie).
En 1995 il publie chez Gallimard "Total Khéops",
premier volet d'une trilogie de série noire qui avec "Chourmo"
(96) et "Soléa" (98) lui vaut un grand succès
populaire. En 1998 paraît « Soléa » et malgré de fortes sollicitations
de Gallimard, il refuse de poursuivre les aventures de Fabio Montale.
Ces trois livres, ainsi que "Les Marins Perdus"
écrit en 97 et "le Soleil des Mourants" sorti en
septembre 1999 occultent par leur impact médiatique le reste de l'œuvre
de cet écrivain de grand talent qui fut avant tout un poête ("Loin
de tous rivages" sorti en 1997 et réédité en 2000 en est un
des meilleurs exemples), et ce jusque dans ses romans les plus noirs.
Il faudra que la maladie l'emporte le 26 janvier 2000 pour que l'on
découvre l'étendue de son registre littéraire et que l'on se rende
enfin compte que Jean-Claude Izzo était bien plus que le très réducteur
"écrivain de polars" forgé par les médias.

Mais Izzo est aussi un amoureux de Marseille, de sa vie, de ses gens,
et quiconque s'engage dans sa lecture se prend des envies de voyage, et
d'aller voir sur place cette ville qui semble si attirante dans les
mots de l'auteur. Malheureusement, l'avenir de Marseille, l'avenir du
monde et des hommes et femmes qui vont avec rendent Jean-Claude Izzo
pessimiste, alors le livre est sombre et la couverture noire... Mais le
talent, la sensibilité, le style, font de ce roman un de ceux qu'on
voudrait faire lire à tout le monde, parce qu'il serait vraiment
dommage de passer à coté. Indispensable ! Au-delà des histoires de
flics, de truands, de mafia et de complot, Izzo a tissé la trame d'une
amitié unissant trois gars, fils d'immigrants. Une amitié tellement
forte qu'elle résistera au temps. À travers la disparition de deux
d'entre-eux, le troisième, le flic du trio, écrit le dernier chapitre
de leur histoire de vie pour que, justice se faisant, un certain baume
apaisant vienne cicatriser les blessures, enlever les gales
pourrissantes et donner un léger souffle d'espoir aux suivants.

Le retour de Fabio
Montale qui a démissionné de la police parce qu'on ne peut pas être un
flic honnête de gauche à Marseille...
Il profite de sa retraite prématurée dans sa maison des Goudes, face à
la Méditerranée, savourant son Lagavullin en écoutant Coltrane, entre
deux parties de pêche à bord de son "pointu".
Mais
cette douce quiétude est bien vite dérangée par l'arrivée de sa cousine
Angèle, dont le fils Guitou a fugué et a rejoint Marseille pour
retrouver sa petite amie Naïma.
Angèle est sans nouvelle, et ne voudrait pas que cette fugue fasse
dégénérer les rapports déjà difficiles qu'entretiennent son nouvel ami,
le beau-père, et son fils.
D'autant que ces
rapports se sont encore assombris lorsque le premier a appris que Naïma
était d'origine algérienne. Fabio Montale va mener son enquête, qui
l'entraînera dans le milieu maghrébin.
Montale (comme Izzo ?) comptait goûter les joies de la retraite, mais la réalité le poursuit de sa noirceur. Il n’est plus dans la police et ne peut compter que sur lui-même et les quelques contacts qu’il a gardés dans la police et le milieu.
Ce second roman est encore plus sombre que le précédent. C'est la
résignation et le fatalisme qui dominent.

Dans Solea
(titre emprunté à Miles Davis), Jean-Claude Izzo explore
et dissèque la vie marseillaise.
Fabio
Montale, qui a quitté la police après Total Khéops
pour avoir trop vu la corruption qui régnait dans les rangs du pouvoir,
qui s'est confronté aux extrémismes de tous bords liés à la présence de
l'extrême droite, du Front National, de l'Islam radical et d'un fort
contingent maghrébin dans la ville et la région (cf. Chourmo),
tente de se réadapter à la vie "normale" dans sa maison des Goudes, à
l'abri de toute noirceur.
Mais trop de magouilles, trop de morts ont meurtri son âme, broyé ses espérances.
Fabio Montale doit retrouver une ancienne amie et journaliste d’investigation Babette qui enquête sur les liens douteux mais tangibles qui unissent la haute finance internationale et la mafia italienne et marseillaise.
Lorsqu'il se retrouve en possession des dossiers de Babette où sont étalées les preuves des liens recherchés par la journaliste, preuves que la dite mafia entend bien faire disparaître, les choses se gâtent, forcément...
Gallimard (Série Noire), 1995,
1996, 1998
Fabio Montale vu par Jean-Claude Izzo
"J'ai écrit le premier (Total
Kheops) sans savoir que j'allais en écrire un deuxième. En
revanche, je savais que je n'en écrirais pas cinquante. En entamant Solea, je prévoyais
d'en finir avec Fabio Montale (...) Il y a un peu de moi en lui
évidemment. Des choses personnelles, des valeurs: le plaisir de manger,
ou de boire du bon vin, par exemple. Mais j'ai horreur de la pêche, par
contre...
Je n'ai jamais été flic. Tous les personnages sont inventés.
Mais inspirés d'amis... Le seul vrai, c'est Hassan, le patron du " Bar
des Maraîchers ". Et les jeunes, c'est mon fils et sa bande de copains.
Difficile d'analyser mon succès. Je ne pense pas être un écrivain
consensuel. Il y a un certain nombre de gens qui ne me liront pas...
Je
ne fais pas de concessions, ni dans le fond ni dans la forme. Je crois
que les lecteurs se retrouvent dans le personnage de Fabio Montale, et
dans ce que disent mes romans: y compris les problèmes de couple,
l'amitié. Chacun trouve dans Montale l'ami qu'il cherchait (...)
On me
dit souvent que c'est noir et pessimiste, mais le plus beau compliment
que l'on me fait régulièrement, c'est de dire que, lorsqu'on referme Solea, on a une
putain d'envie de vivre !
Je suis touché, car c'est la sensation que ça
me fait quand je lis Jim Harrison (...)
Oui, comme Montale, je suis
pessimiste. L'avenir est désespéré. Mais c'est pas moi qui suis
désespéré, c'est le monde... Je dis qu'on peut résister, transformer,
améliorer, mais de toute façon on est coincé. On ne peut rien changer
fondamentalement. Par contre, dans l'espace qu'on a, on peut être
heureux".
" Je ne crois plus les
politiques qui me disent: demain ça ira mieux, ou la révolution va tout
changer. (...)
Tout ce que j'écris sur les implications de la mafia
dans la région PACA est vrai. Mon passé de journaliste doit y être pour
quelque chose... (...)
Ecrire des polars n'est pas une autre façon de
militer. C'est juste une manière de faire passer mes doutes, mes
angoisses, mes bonheurs, mes plaisirs. C'est une manière de partager.
Bon, à l'exception de l'opposition au Front national, je n'ai pas à
dire: il faut faire ceci ou il faut faire cela. Je raconte des
histoires. Tant mieux si cela donne à certains l'envie d'intégrer une
association. Montale, il n'appartient à aucun parti. Il a des valeurs.
Il doute. Il est solitaire. Mais il croit à un certain nombre de
choses. " En tant que citoyen, en tant que militant, je n'ai plus grand
espoir. Mais je conserve plein d'espérance vis à vis de l'Homme(...)
Tuer Montale (dans Solea),
c'est un signal d'alarme. S'il représente l'espoir, ça veut dire que,
si vous voulez d'autres Montale, il faut vous démerder... "

"J'ai
appris la mer comme ça. C'est comme ça que la littérature s'est mise à
avoir un sens. Enfin, celle qui est capable de nous raconter qu'il y a
des mers dans lesquelles on pourra jamais se baigner, des ports où l'on
pourra pas baiser de filles. Et des pays qui survivront à la connerie
humaine."
Sur l'Aldébaran, vieux cargo amarré à la digue du large, trois hommes : Abdul, Diamantis et Nedim, attendent désespérément que leur sort se décide à des centaines de kilomètre de là .
Désoeuvrés, ils découvrent en errant au hasard dans Marseille, une vie qui leur semble familière, comme en écho de leur propre passé et une ville qu'ils déchiffrent peu à peu dans ce qu'elle a de plus douloureux et qu'ils apprennent à aimer presqu'autant qu'à haïr.Autour d'eux, Marseille tisse et dénoue inlassablement sa toile de fond dans un tourbillon lent d'espoirs déçus, de joies simples, de patiences trompées, d'élans contenus, de souvenirs tenaces, de violences sourdes et de plaisirs assouvis. Ils y partagent leurs souvenirs et leurs doutes. Un drame moderne se noue autour de ces trois protagonistes, dont seul le dénouement tragique leur révèlera qui ils sont. La mise en scène impeccable de ce sombre huis clos donne au roman une dimension noire et tendre, violente comme peut l'être la lumière en Méditerranée.
Les Marins Perdus n'est pas un polar, mais Jean-Claude Izzo disait lui-même que ce qui lui importait était le travail sur le réel, et que parfois il passait par la fiction policière pour étayer son propos, d'autres fois non. Selon lui, il n'y a pas de différences entre les genres, alors je me suis permis de glisser ce roman au côté de la trilogie noire et marseillaise de Fabio Montale.
Jean-Claude Izzo, bien qu'amoureux de sa ville, et sûrement à cause de cette passion, fait toujours le même constat amer : l'avenir de Marseille est bien sombre... Comme peut l'être celui de ces trois marins qui vivent à travers leurs souvenirs (comme Marseille ?). Beaucoup de tendresse cependant envers ces personnages et ceux rencontrés sur le port, dans la ville, au hasard des errances. Une parenthèse pas si éloignée, entre deux romans noirs...
"Les Marins Perdus" est un livre fort, aussi fort que les personnages qui l'habitent et le théatre de son action. Un livre sur le courage, la futilité, la peur et le doute dont le titre aurait pu être "Dans le port de Marseille", tant son atmosphère est proche de la chanson de Jacques Brel, "pleine de bières et de drames aux premières lueurs".

"Le soleil des mourants " est
un roman qui n'est pas purement imaginaire comme le dit Izzo. L'auteur
s'est inspiré de reportages, d'enquêtes et d'entretiens publiés dans
les journaux.
La lente dérive de Rico nous
fait sentir le poids de cette misère physique et morale, de cette
déchéance.
" Ne plus vouloir revenir dans cette société, ce n'était pas de
l'impuissance. Seulement une grande fatigue à vivre après tant d'heures
et d'heures de misère. "
Lorsqu'il rencontre Abdou, un gamin qui a fui l'Algérie après
l'assassinat de ses parents et de son frère, il est à bout de souffle,
avec l'espoir insensé de retrouver Léa, l'amour de ses 20 ans…
Chez Hassan, Bar des
Maraîchers, à la Plaine
Le Bar de La Marine, quai de
Rive neuve, sur le Vieux-Port
La Samaritaine, sur le
Vieux-Port
Chez Ange, place des
Treize-coins
Le Bar des Treize coins, rue
Saint-François
Chez Félix, rue Caisserie (Le
Chaudron Provençal)
Chez Paul, rue Saint-Saëns
Chez Mario, place Thiers
Ray Charles: "What 'I'd say",
"I got a Woman" (concert de Newport)
Miles Davis: "Rouge"
Thelonious Monk
Calvin Russel: "Rockin' the
Republicans", "Baby I love you"
I AM
Paco de Lucia, Django
Reinhardt, Billie Holiday, Ruben Blades
Lightin' Hopkins: "Last night
blues"
Bob Marley: "Stir it up"
Paolo Conte
Michel Petrucciani: "Estate"
Astor Piazzola avec Gerry
Mulligan: "Buenos Aires, twenty years after"
Buddy Guy avec Mark Knopfler,
Eric Clapton et Jeff Beck: "Damn right, he's got the blues"
Dizzy Gillespie: "Manteca"
Leo Ferré (chez Hassan , Bar
des Maraîchers)
Dans Chourmo
Bob Dylan: "Nashville
Skyline", "Girl from the North Country"
John Coltrane: "Out of this
world"
Miles Davis
Bob Marley: "So much trouble
in the world"
Ray Barreto: "Benedicion"
Lili Boniche
Los Chunguitos
Art Pepper: "More for less"
Sonny Rollins : "Without a
song"
Lightin' Hopkins: "Your own
fault, baby, to treat me the way you do"
Edmundo Riveiro: "Garuffa"
Carlos Gardel: "Volver"
ZZ Top: "Thunderbird", "Long
distance boogie", "Nasty dogs and funky kings"
Dans Solea
Miles Davis: "Solea"
Mongo Santamaria: "Mambo
terrifico"
Pinetop Perkins: "Blue after
hours"
Lightnin' Hopkins: "Darling do
you remember me?"
Abdullah Ibrahim: "Zikr"
(Echoes from Africa)
Fonky Family, Le Troisième Oeil
Nat King Cole avec Anita
O'Day: "The Lonesome Road"
Gian Maria Testa: "Extra-Muros"
Ruben Gonzalez: "Amor
Verdadero", "Alto Songo", "Los Sitio' Asere", "Pio Mentiroso"
"En marge des Marées", "Lord
Jim" de Joseph Conrad
"Grand Hotel des Valises", de
Christian Dotremont
"Exil", de Saint-John Perse
Les poètes marseillais: Emile
Sicard, Toursky, Gérald Neveu, Gabriel Audisio, et Louis Brauquier, le
préféré de Montale
Poèmes à haute voix (P.J. Oswald, 1970)
Terres de feu (P.J.
Oswald, 1972)
Etat de veille (P.J. Oswald, 1974)
Paysage de femme (Guy Chambelland, 1975)
Le réel au plus vif (Guy Chambelland, 1976)
Clovis Hughes, un rouge du Midi (J.Laffitte, 1978) (réédition 2001 J.
Laffitte)
Total Kheops (Gallimard, Série Noire, 1995) (réédition 2001 Folio)
Chourmo (Gallimard, Série Noire, 1996) (réédition 2001 Folio)
Loin de tous rivages (Ed. du Ricochet, 1997) (réédition 2000 Ed Librio)
Les marins perdus (Flammarion, 1997) (réédition 1998 Ed. j’ai lu)
Solea (Gallimard, Série Noire, 1998) (réédition 2001 Folio)
Vivre fatigue (Librio, 1998)
L’Aride des jours (Ed. du Ricochet, 1999) (réédition 2000 Ed Librio)
Le soleil des mourants (Flammarion, 1999) (réédition 2000 Ed. j’ai lu)
Un homme est là, assis sur
le quai d’un métro, à New York. Il est vieux. En guenilles. C’est
Onysos. Mi-homme,
mi-dieu, il prend la parole et entame le récit de sa vie. C’est une
épopée antique. De sa naissance dans les monts Zagros à la prise de
Babylone, de sa fuite en Egypte à son arrivée dans la cité d’Ilion où
il décide de mourir au côté des Troyens, il raconte une longue
succession de pleurs et de cris de jouissance, de larmes, d’orgies et
d’incendies.Le temps
d’une nuit, sur ce quai anonyme, Onysos le gueux, le boueux, Onysos
l’assoiffé fait à nouveau entendre sa voix et se rappelle à la mémoire
des hommes.
C’est le siège d’une ville.
Bombardements. Asphyxie. Incendies. Il pleut sur les maisons. Une pluie
de cendres qui embrase le ciel et ensevelit les décombres.Les habitants savent que la fin est proche et
la défaite inéluctable. Tout le monde continue à vouloir se battre,
sous les yeux de Korée, le regard de la ville, pour ne rien céder à
l’ennemi. Tout le monde, sauf Ajac, l’amant de Korée. Lui ne prend pas
part au combat. Il ne porte pas d’arme. Il rôde la nuit, dans les
ruines, arpentant les rues, creusant dans les gravats. Il a décidé que
cette ville ne lui était rien et que son combat était ailleurs. Il a
décidé qu’il soustrairait celle qu’il aime à l’incendie.

Récit épique et initiatique,
shakespearien par certains côtés, le roman de Laurent Gaudé déploie une
langue enivrante pour décrire l'épopée d'une vie, voire d'une
génération, d'une civilisation. En refermant ce livre, on reste hanté
par cet univers, qui marie avec bonheur la tragédie antique et la
culture africaine ancestrale.
Rocco Scorta Mascalzone, bâtard, voleur et assassin comme son père, terrorise la région avant de se marier à une muette dont il aura trois enfants. Guettés par la misère et la folie, les trois enfants tentent d'émigrer aux Etats-Unis puis, refoulés d'Ellis Island, reviennent au village pour y ouvrir un tabac et essayer, malgré l'adversité, de trouver un peu de bonheur et d'argent, un sens à leur vie et une raison d'être à leur clan.
Le Soleil des
Scorta est une histoire d'ombre et de lumière, qui conte les
racines et la transmission, la folie des hommes, la lutte pour la vie,
le châtiment, les moments de bonheur, le combat contre la malédiction
de la terre, de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1980. Un roman
sincère, profondément humaniste, lumineux, tantôt rouge sang, tantôt
jaune soleil. La « lignée des mangeurs de soleil » transfigure la geste
de la famille des Pouilles en la dotant d'une aura mythique.
Une plume sûre, précise,
évocatrice, un récit simple et efficace, dans lequel on plonge avec
plaisir. Découpé comme une pièce de théâtre, ce roman prend
le double aspect d'un récit objectif et linéaire que viennent scander
les soliloques d'un des personnages, qui, avant de perdre la mémoire,
se hâte de confier à l'ancien curé ce qu'il n'a pu encore raconter à
personne. Marqué par la force de la parole, par la sincérité des
personnages, par l'humilité et l'obstination des gens simples, par la
recherche et la connaissance des joies élémentaires, ce livre entrelace
les destins comme les voix d'un hymne étincelant d'humanisme.
Gardien de la citadelle
Europe, le commandant Piracci navigue depuis vingt ans au large des
côtes italiennes, afin d'intercepter les embarcations des émigrants
clandestins. Mais plusieurs événements viennent ébranler sa foi en sa
mission. Son
rôle consiste à sauver les malheureux abandonnés en pleine mer par des
passeurs malveillants. Après les avoir
sauvés, il les remet à la police. Il fait son travail
consciencieusement, sans trop se poser de questions, jusqu'au jour où
une femme l'interpelle et lui demande une faveur. "Elle le
voulait. De tout son être. Combien de fois dans ta vie, Salvatore, as
tu vraiment demandé quelque chose à quelqu'un ? Nous n'osons plus. Nous
espérons. Nous rêvons que ceux qui nous entourent devinent
nos désirs, que ce ne soit même pas la peine de les exprimer. Nous nous
taisons. Par pudeur. Par crainte. Par habitude."
La rencontre
avec cette femme déclenche chez Piracci une quête. Une quête de sens.
Dans ces quatre récits qui composent Dans la nuit Mozambique,
écrits entre 1998 et 2007 en marge de ses romans et pièces, et où l'on
retrouve des échos de ceux-là, Laurent Gaudé fait preuve d'une maîtrise
et d'une sobriété remarquables. Le texte bref lui convient, son style
se resserre, les personnages et les lieux prennent une intensité
nouvelle.
Gaudé nous convie ici à écouter des histoires d'hommes perdus,
malheureux et solitaires, de baroudeurs qui ont posé sac à terre, de
soldats écœurés par la guerre, d'amoureux dont les aventures se sont
mal terminées. Il y met toute sa sensibilité, tout son talent.
La plupart des histoires sont
racontées par les protagonistes eux-mêmes, ou présentées comme des
faits qui leur ont été rapportés et qu'ils nous communiquent à leur
tour. Ces nouvelles permettent de retrouver la profonde humanité qui
caractérise l’œuvre de Gaudé.
Sang négrier est un récit à la limite du fantastique où un esclave échappé du navire qui doit l’emporter vers les Amériques terrorise la ville de Saint-Malo et les responsables de ce transport inique. Le second du navire "promu par les aléas du sort", la mort du capitaine, provoque un désastre en décidant de ramener le corps du capitaine à Saint-Malo. Il ne s'en remettra pas. C’est lui qui raconte, dans un style épuré, presque clinique, la nuit de chasse à l’homme lancée par les autorités Un point de vue qui glace le sang.
"Le colonel Barbaque" raconte magistralement la dérive africaine d'un rescapé de la Grande Guerre, qui n'a pas pu "revenir des tranchées", et a fui vers "la terre rouge d'Afrique", où, dit-il, "je me suis senti chez moi. Etranger à tout mais sur une terre qui me faisait du bien". Cet officier français, Quentin Ripoll, « devenu noir» dans la boucherie des tranchées en 14-18 aux côtés de ses tirailleurs africains, et qui décide de partir s'installer au Mali, y fait d'abord du trafic, puis devient une espèce de chef de guerre qui, aux côtés des autochtones, combat ses compatriotes des troupes coloniales,. On retrouve les conséquences des horreurs de la guerre évoquées dans Cris, avec des accents qui peuvent évoquer le Céline de Voyage au bout de la nuit.
Dans "Gramercy Park Hotel", un vieux poète juif, Moshe S. Carvicz, victime d’une agression, erre dans New York au retour de l’hôpital,à la recherche de sa mémoire, après "trente ans d'oubli". Il retrouve la chambre d'hôtel où sa femme Ella et lui s'aimèrent avant que celle-ci sombre dans une folie profonde et dangereuse. Ici, le style de Gaudé, son humanité, sa sensibilité toute en mélancolie, en plaintes douloureuses, touchent droit au coeur. C’est bouleversant sans sensiblerie, sans nostalgie facile pour autant.
"Dans la nuit Mozambique", qui donne son titre au
livre, évoque trois officiers de marine portugais qui ont pris
l'habitude de se retrouver dans un restaurant ami de Lisbonne, pour des
rendez-vous réguliers. Ils soupent, boivent beaucoup, et se racontent
des histoires, vécues ou imaginaires. Leur dernière assemblée remonte à
1978. Les nappes, pieusement conservées par le patron, en attestent le
souvenir. Le dernier survivant de la bande, l'amiral de Medeiros,
revient donc chez Fernando une ultime fois pour se remémorer le récit
tragique du commandant Passeo, tombé amoureux, au Mozambique, d'une « fille
de Tigirka ». Les deux hommes se souviennent de leurs deux
amis disparus, marins, et de leur dernière rencontre à quatre, en 1978,
quand le commandant Passeo a évoqué ce moment où il faisait route vers
Maputo : "Dans cette nuit qui sentait la noix de cajou et le
sel marin, une femme était morte. Je n'avais jamais pensé que mon
bateau se transformerait un jour en cercueil." Passeo avait
décidé de donner une sépulture à cette femme, au Mozambique. Mais il
raconterait "tout cela la prochaine fois". Passeo
n'est pas revenu, il a laissé ses amis avec une énigme et une
obsession, le Mozambique. Et Laurent Gaudé, très habilement, abandonne
ses lecteurs avec la même interrogation.
Avec Dans la nuit
Mozambique, le talent de conteur de Laurent Gaudé éclate
littéralement. Ces dernières pages sont extraordinaires par leur
imagination et leur rythme d'écriture.


"Le peintre de batailles" est un roman
philosophique à la construction éblouissante, haletant et
fascinant.
Faulques, ancien photojournaliste de guerre, s'isole dans une
tour pour fixersur une immense fresque
la mémoire d'une vie
passée à parcourir les champs de batailles. Il tente de se
délivrer de son sentiment de culpabilité en peignant. Une
fissure apparaît sur le mur...
Arturo Pérez-Reverte se livre ici à une vaste interrogation
philosophique et métaphysique sur le sens de la vie, sur la liberté et
la responsabilité, la nature humaine et l'existence du mal , l'art et
la technique, à travers trois personnages : le héros,
ancien photographe qui cherche désespérément à percer
le mystère de ceux qui vont mourir, Olvido, la compagne morte à ses
côtés, et Markovic, le guerrier croate dont la photo, primée et
largement diffusée, a anéanti la vie et qui poursuit Faulques pour
l'assassiner.
L'auteur réussit à maintenir le suspense jusqu'à la fin, en dévoilant
par bribes le mystère de la relation qui unissait Faulques à Olvido et
en distillant avec art les apparitions du Croate qui, pour affiner sa
compréhension, diffère son projet à chaque rencontre.

Après son retour définitif d’Afrique du Sud en 1905, à l'âge de 17 ans, Pessoa n’a plus jamais voyagé. Il n’a pratiquement plus quitté Lisbonne; et l’on peut même dire qu’il a passé tout le reste de sa vie, c’est-à-dire trente ans, dans un espace assez restreint pour qu’on puisse le parcourir à pied. Entre la place São Carlos, où il est né, et l’hôpital Saint-Louis des Français, où il est mort, il y a à peine un kilomètre. Entre la ville basse (la Baixa), où il travaillait, et le Campo de Ourique, où il a résidé de 1920 à sa mort, il y a environ trois kilomètres. Dans cette bande étroite de tissu urbain, le long du fleuve, il n’a guère cessé de déambuler, du château São Jorge et de la place du Figuier, à l’est, au port d’Alcantara, à l’ouest.
Les deux lieux à mon
sens les plus chargés de poésie, les plus magiques, sont ceux où l’on
peut encore aujourd’hui le retrouver dans les cafés qu’il fréquentait ;
la place du Commerce, appelée autrefois Terreiro de Paço (esplanade du
Palais), où la ville s’ouvre sur le Tage, et où la table du poète, au
café Martinho da Arcada, est restée telle quelle; et le Chiado, à la
jointure entre la ville basse et le quartier haut, le Bairro Alto ; là,
à la terrasse de la Brasileira, le café qu’il aimait, la statue du
poète, grandeur nature, est aujourd’hui assise, pour l’éternité, et
n’importe quel consommateur peut s’attabler avec lui pour ce pèlerinage
qui ne ressemble à aucun autre. »
(Bobert Bréchon, extrait de Paysage
de Fernando Pessoa, L’Archipel)
