
Poésie et chant sont intimement liés en Corse, terre de tradition
orale. Depuis les années du riacquistu, les échanges ont été
incessants. Ecrire pour le chant est également pour les poètes
contemporains un moyen privilégié d’être entendu. Des auteurs comme
Ghjacumu Fusina, Ghjacumu Thiers, Ghjuvan Teramu Rocchi et bien
d'autres, ont écrit pour des groupes ou des chanteurs. Sans parler de
ceux qui, comme Patrizia Gattaceca ou Jean-Claude Acquaviva sont à la
fois d'authentiques poètes et des chanteurs de renom
international.
Auparavant, des poètes s’étaient
quelque peu affranchis du chant, et certains ont publié une œuvre
littéraire très aboutie. Clin d’œil de l’histoire, ces textes ont été
retrouvés et chantés par de nombreux groupes ou chanteurs, comme
Antoine Ciosi ou A Filetta, qui rend hommage à Anton Francescu
Filippini en reprenant Cose Viste, Memorie ou Visioni care. La
production poétique d'aujourd'hui manifeste souvent chez des poètes
connus comme paroliers, le souci de s'affranchir quelque peu de cette
longue complicité avec le chant.
Petite sélection de poètes corses contemporains :

«Pourquoi écrire de la poésie en corse et pas en français ?
Peut-être
s'agit-il d'une sorte de besoin charnel, le besoin de respirer le
parfum de la pierre chaude, celui de la délicieuse pâte qui envoie ses
bouffées odorantes, besoin aussi de se souvenir de l'affection des
mères et des grands-mères.
Poiesis : faire, et faire en corse, ne serait-ce pas finalement faire en être humain ; faire en homme ?»
Pasquale Ottavi
La présentation de l'auteur :
Qui
connaît et lit cette littérature corse qui depuis plus d'une centaine
d'années tente de faire entendre sa voix au milieu d'un océan de
publications françaises ? Les dernières années disent avec force son
essor. Grâce à nos polyphonies, chacun connaît la richesse de notre
tradition orale à côté de créations contemporaines qui chantent notre
île et nos valeurs. Nous avons aussi quelques poètes remarquables dont
la voix méritait d'être traduite et entendue au-delà de nos frontières.
Il se trouve que, dans un espace restreint, le Corse est simultanément
agrippé par deux infinis : l'espace, à travers la mer qui tourne ses
regards vers l'horizon ou la montagne dont les cimes se détachent dans
un ciel pur, et le temps qui rattache l'individu à une histoire d'où le
mythe n'a pas encore été tout à fait chassé. Conjonction somme toute
bien Méditerranéenne, dont chacun des onze auteurs fait entendre une
modalité, grâce à PHI (Luxembourg) : Ghjacumu Biancarelli, Marcu
Biancarelli, Rinatu Coti, Ghjacumu Fusina, Patrizia Gattaceca,
Dumenicantone Geronimi, Alanu di Meglio, Pasquale Ottavi, Lucia
Santucci, Ghjacumu Thiers.
Francescu-Micheli Durazzo
Norbert PAGANELLI (1954)
Originaire
de Sartène, Norbert Paganelli a publié son premeir recueil "Soleil
entropique" en 1973, puis édite en 1977 une première plaquette en
langue corse : "A strada, a Vulpi è u Banditu" (dont le poème éponyme a
été repris par le groupe Canta u Populu Corsu dans son disque Festa
Zitellina), puis "Sept chants pour l'amnistie" en 1979 et "A Petra
Ferta" en 1981 et enfin "A Fiara".

Il publie en 2007 Invistita (Errance),
Poèmes en langue corse, regroupant ses textes publiés dans différents
ouvrages.
Invistita est un recueil en 4 parties qui se présente tout à la fois comme une somme et le signe avant coureur d’un nouveau départ. Dans cette langue rude et belle de l’Alta Rocca, un poète du temps présent nous fait partager une perception du monde. L'esthétique n’y est pas absente, l’intransigeance non plus.
Il vient de publier Canta à i sarri aux éditions Fior di Carta.
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Norbert a créé son site, c'est ici : http://invistita.fr/
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Progetto
“Conti e Puisia”
Anno 2008
14° Edizione del Concorso di Poesia “Lungòni”
Si comunicano i nominativi dei vincitori del Concorso di
Poesia
“Lungòni”, premiati nel corso della cerimonia di premiazione, tenutasi
il 13 dicembre 2008 nel Centro Taphros di Santa Teresa Gallura.

Per le opere composte in lingua gallurese i riconoscimenti
sono stati assegnati come segue:
1° premio: Andrea QUILIQUINI “LU CHJLCHJU DI TANDU”
2° premio ex aequo: Antonello BAZZU
“MIDICINA DUI”
2° premio ex aequo: Anna Maria Raga “NOTTI
D’AGLIOLA”
3° premio: Antonio CONTI “U FARZU EQUILIBRISTA”
4° premio: Gianfranco Garrucciu “SOLU CHICI”
Per le opere composte in lingua corsa i riconoscimenti sono stati
assegnati come segue:
1° premio: Norbert PAGANELLI “ANIMA CUMUNA”
2° premio: Jean AMBROGI “RAMINTASSI, RITRUVASSI”
3° premio: Maria di Fatima OTTOMANI BARBARESCHI “A CHI CUMANDA”
4° premio: Ghjuvandumenicu TAFANI “U FOCU LLU CORI”
Per le opere composte in lingua corsa sezione giovani si
premiano 3 ragazzi della Scuola di Santa Lucia di Portovecchio:
Antoine PIETRI, Felicia BORSELLI e Mathieu
DETTORI “A TE CHI
PASSI”
Il premio speciale “Jean Baptiste Stromboni”, è assegnato a:
Lucia SANTUCCI “SITTEMBRINU”Visite à Invistita
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Peux-tu dire quelques mots de toi et de ton
parcours personnel ?
Je suis né en 1954 à Tunis mais j'ai passé ma prime enfance à Sartène, où mes grands parents tenaient un bar-tabac. Lorsque j'ai dû quitter la Corse à l'âge de 5 ans pour l'Algérie, où mon père était fonctionnaire, je parlais déjà notre langue car son usage était beaucoup plus répandu qu'il ne l'est aujourd'hui. J'ai passé ensuite plus d'une année à Sartène, au moment ou mes parents ont quitté l'Algérie pour Paris. Ensuite, j'y suis systématiquement retourné passer mes vacances. En fait, je n'ai jamais rompu avec ma langue maternelle, car, au foyer, mes parents ne parlaient que le corse. J'ai donc eu la chance d'entendre, toute ma vie, chanter cette langue dont les sonorités m'ont séduit peu après m'être intéressé à la poésie, vers l'âge de 18 ans.
Très rapidement, j'ai complètement épousé la cause des langues minoritaires et ma passion de jeunesse pour l'expression poétique est devenue la compagne de ma vie. Au moment ce choisir un métier, je n'ai pas souhaité que cette liaison qui commençait à prendre racine me serve aussi à gagner ma vie. J'ai donc écarté l'idée d'études littéraires me conduisant au professorat pour une formation juridique m'assurant un emploi sans aucun rapport avec ma passion. Un peu comme Brassens dans "la non demande en mariage", il m'a semblé préférable de faire de cette passion exigeante une maîtresse plutôt qu’une épouse. C'est aussi la raison pour laquelle j'ai très peu publié, considérant que je ne devais pas tarir cette source que j'avais découverte par inadvertance.
Je
dispose aujourd'hui d'un peu plus de
temps et d’un nombre invraisemblable de papiers griffonnés qui sont
demeurés,
des années durant, dans mes tiroirs, attendant le moment propice...
Tu
as mis en ligne ton site en juin 2007.
L’idée d’origine était, me semble-t-il, avant tout de promouvoir ton
recueil.
Comment a évolué ta démarche ?
Oui,
je dois avouer que le monde de la
toile m'était largement étranger en juin 2007 lorsque mon fils m'a
proposé de
construire un site destiné à la promotion de mon ouvrage "INVISTITA".
Je n'y ai pas accordé grande importance, mais j'avais souhaité que
chacun
puisse y déposer un texte s'il le souhaitait (en langue locale ...et
avec une
traduction) dans le but de constituer une anthologie de la poésie
minoritaire.
Mon
idée n'a pas été couronnée de succès,
je ne sais trop pour quelle raison. Par contre, une rubrique a
intéressé les
internautes, celle où je donnais mon sentiment sur certains ouvrages et
qui
fonctionnait un peu comme une sorte de bloc notes littéraire. Partant
de ce
constat, la version n°2 de mon site, en ligne depuis peu, met en avant
ce côté
"revue littéraire", propose un choix plus important de textes et
abandonne le principe d'une anthologie vivante.
Par
ailleurs, l'idée première de faire du
site un moyen de promotion de mes ouvrages (il y en a d'autres en
préparation)
a également vécu puisque je reprends à mon compte la démarche
d'Huguette
Bertrand (poète du Québec) et publie désormais sur la toile la quasi
intégralité des textes ayant vocation à être imprimés. Je pense en
effet que le
temps de l'édition papier est en voie d'être dépassé et qu'il convient
de
mettre à disposition du plus grand nombre les productions finalisées.
Tu as fait le choix, depuis longtemps déjà, d’écrire en langue corse, et même dans la langue du sud de l’île. Peux-tu exposer les raisons de ce choix ?
Comment conjugues-tu cette volonté identitaire avec ton ouverture sur le monde ?
Mais si le monde était complètement uniforme (et c'est un risque sérieux), à quoi donc servirait l'ouverture puisqu'on y trouverait que du standard ? L'Universel ne peut se comprendre qu'au travers d'un dépassement de la diversité, mais encore faut-il que diversité il y ait ....
J'observe que le public est mieux sensibilisé à la nécessaire diversité des cultures du sol que des cultures de l'esprit, or, c'est bien du même problème qu'il s'agit... Le temps où l'Universel était synonyme d'uniformité est révolu et c'est tant mieux. Aujourd'hui, cette notion porteuse doit se combiner avec le respect des particularismes, non pas pour que rien ne bouge, mais pour accepter un changement négocié et non imposé. Edgar Morin a eu une magnifique formule en déclarant que le progrès véritable résultait du changement et de la résistance au changement, ce qui veut dire que sans cette faculté de résister nous ne sommes rien, nous perdons notre qualité d'être humain capable de modifier le cours des choses.
Je
n'ai pas choisi de parler corse, mais je
choisis de défendre une manière de dire, de crier et de chanter qui ne
porte
préjudice à aucune autre manière de le faire. Par contre si je ne
résiste pas,
je deviens le complice du rouleau compresseur. Je n'ai aucune vocation
à
devenir le complice de causes qui me sont étrangères !
N'as-tu pas parfois l'impression qu’en dépit des discours sur le caractère polynomique de la langue corse, les variétés du sud sont systématiquement maltraitées au profit du nord ? Comment vois-tu l’avenir de la langue corse et de sa diversité ?
Ce que tu dis semble aujourd'hui évident à beaucoup et ne pourra pas durer indéfiniment. Oui, il y a malgré les discours "politiquement corrects" utilisant le registre de la tolérance et de la polynomie, une réalité beaucoup plus prosaïque qui témoigne, encore et toujours, d'un impérialisme culturel du Cismonte par rapport au Pumonti. Pour s'en convaincre il n'y a qu'à comparer la production d'œuvres émanant du sud de l'île et le commentaire qui en est fait dans les médias insulaires: quotidien (il n'y en a plus qu'un seul...), périodques, stations de radios...
Il y a là un vieux réflexe que rien ne justifie et qui semble le reflet de la conception très française de la culture. Cette dernière n'admet que très difficilement qu'elle n'est qu'une expression du monde parmi d’autres et n'a aucune leçon à donner aux autres cultures. Nous venons de fêter les 100 ans de Claude Lévi-Strauss et dans certaines têtes rien n'a changé. On raisonne encore en termes de verticalité et de hiérarchisation, alors que pour bien comprendre les faits de culture, il faut raisonner horizontalement (sous entendu : il n'y a pas de hiérarchie des valeurs entre les systèmes culturels).
Encore
une fois, il y a un abîme entre le
discours de hommes et les actions qu'ils mettent en œuvre. Si c’était
le cas,
la liberté, l’égalité et la fraternité seraient, en France, des
pratiques
courantes !
Ceci
étant posé, l'avenir de la langue
corse passe aussi par une indispensable homogénéisation de ses
différents
variantes. Il n'est pas possible d'avoir, pour un seul terme, un nombre
trop
grand de graphies car plus personne ne va s'y retrouver (c'est déjà un
peu le
cas). Personnellement, je serais d'avis d'admettre, une fois pour
toutes, qu'il
existe deux grandes variétés de corse et d'harmoniser à l'intérieur de
ces deux
variétés. Par exemple choisir, pour la graphie sudiste, entre iddu et eddu,
missa et messa,
pilu et pelu
et, bien
entendu admettre les prononciations différentes à partir d'une même
graphie.
Il
me semble que nous devons éviter deux
positions extrêmes: une homogénéisation intégrale qui ne satisferait
personne
et donnerait naissance à un corse artificiel et l'émiettement actuel
qui
engendre des difficultés ingérables... Je dis bien "il me semble" car,
en la matière, je suis un utilisateur de la langue corse et non un
spécialiste...
Pourquoi as-tu pris le risque de la traduction, malgré la difficulté et les pièges de l’exercice ?
Je
traduis ou fais traduire mes textes en
lange corse précisément parce que je ne souhaite pas l'enfermement, je
ne vois
pas quel "péché originel" il y aurait à rendre accessible au plus
grand nombre des textes mûris et écrits en langue corse alors que la
très
grande majorité de ceux qui s'intéressent à cette langue connaissent
bien mieux
le français ! Quelle que soit l'appréciation que l'on porte sur la
manière dont
la culture française a traité notre culture, on ne peut ignorer un état
de
fait. Il me semble que ne pas prendre en compte cet état de
fait, c'est
courir le risque de se couper de tous ceux qui ne sont ni spécialistes
de la
langue, ni enseignants de langue corse et qui constituent un énorme
potentiel
plutôt favorable à la cause que nous défendons.
Quand je parle des risques de la traduction, je fais référence à deux écueils inhérents à cette activité : rester trop près du texte initial (un mot étant rarement équivalent à sa traduction) ou au contraire trop s'en éloigner et trahir l'auteur. C'est à la façon d'éviter ces écueils qu'on reconnaît une bonne traduction, non ?
La plupart du temps, la traduction d’un texte écrit en langue corse ne pose pas de réelles difficultés. Je vais prendre l’exemple du poème Altu cantu.
Si
nous mettons les deux versions face à
face il nous est possible de voir que la traduction en langue française
est
tout à fait fidèle, qu’elle rend même très exactement le sens du texte
initial.
J’ai presque envie de dire qu’on ne voit pas trop qu’elle autre
traduction on
pourrait proposer sauf à ergoter sur de choses sans importance.
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Altu cantu
Sò a lingua straniera Di a me bocca aparta A me bocca chì ridi A me bocca chì canta è chì pienghji Sò a lingua imprighjunata Chì voli campà fora Apriti i balcona Bugheti porti è sulaghja Sò lingua paisana Antica cucina di l’acqua è di a tarra Isulana Sò lingua chì và caminendu Par i stradi d’aprili Purtendu à u me passu un cantu chjaru Un altu cantu fieru Stu cantu si chjama lamentu Stu lamentu hè a me stodia Nova |
Haut chant
Je suis la langue étrangère A ma bouche ouverte Ma bouche qui rit Ma bouche qui chante et qui pleure Je suis la langue emprisonnée Qui veut vivre dehors Ouvrez les fenêtres Poussez portes et planchers Je suis la langue populaire Vieille cousine de l’eau et de la terre Insulaire Je suis la langue qui va Par les routes d’avril Tenant à mon pas un chant clair Un chant haut et fier Ce chant se nomme lamento Ce lamento est mon histoire Nouvelle |
Voici un exemple tiré de mon poème U focu hè soli. La traduction du titre s’évade légèrement de la langue source puisqu’on aurait dû traduire Le feu est soleil mais, en fait, autant l’expression corse est euphonique autant sa traduction littérale ne l’est pas. C’est la raison pour laquelle, Dominique Colonna a choisi une formulation idiomatique renvoyant à l’idée de lumière intense : Plein feu. Le premier vers du poème est : Aghju missu l’ochja in u fenu, ce qui pourrait se traduire littéralement par : J’ai mis les yeux dans le foin mais c’est absolument indicible, à l’extrême limite on aurait pu traduire : J’ai mis l’œil dans le foin, remplaçant ainsi un pluriel par un singulier mais, là aussi, ce que l’on voit c’est un œil qu’on aurait déposé à l’intérieur d’une meule de foin (image un peu déroutante qui ne correspond pas au texte premier. Dans ce cas, avec Dominique, nous tentons de remonter à la source, un peu comme les juristes recherchent l’intention du législateur, nous recherchons l’intention initiale, intention qui n’est pas obligatoirement évidente pour celui qui a écrit le texte… Il nous a donc semblé que dire : J’ai observé le foin, tout simplement, était la manière la plus fidèle de rendre l’intention initiale.
La
plus grande difficulté m’a été fournie
par la traduction de mon texte Principiu
(que nous avons traduit par : Genèse puisqu’il
évoque la naissance minérale de l’île de Corse), qui débute le recueil Canta à i sarri. Au milieu du poème nous
trouvons ces deux vers : U razzinu
si ni volta/Quand’è u nidicali hè
prontu. Le terme razzinu
signifie
tout à la fois le génie, la race, la souche, quant au terme nidicali il correspond en français au
nichet (l’œuf factice que l’on place à l’endroit où l’on désire que la
poule
ponde). Une traduction tout à fait littérale pourrait donner :
La race fait retour/ Lorsque le nichet est
prêt. C’est rigoureusement incompréhensible. On pourrait
aussi avoir :
Le génie resurgit/ Lorsqu’on prépare le
nid mais cela ne veut pas dire grand-chose non plus. Alors,
après plusieurs
tentatives aussi infructueuses les unes que les autres, Dominique m’a
demandé: « réfléchis
bien, dis-moi exactement en langage de tous les jours ce que tu
souhaitais
dire. » Je lui ai expliqué qu’ il fallait comprendre que
lorsqu’une
situation est mûre, ce qui fait l’originalité d’un être (ou d’une
collectivité)
réapparaît. Autrement dit, la personnalité profonde d’un homme peut
être
enfouie très longtemps pour resurgir, comme neuve, lorsque certains
événements
la sollicitent. Dès lors la traduction a donné : La souche reverdit /Quand la terre se fait mère.
Si
la littérature en langue corse peine à
trouver un public, le chant connaît un essor étonnant depuis les années
70.
Penses-tu que c'est un moyen de sauver la langue ?
Tout ce qui utilise le vecteur de langue contribue, à sa manière, à la sauver: les chants, les écrits, les enseignes commerciales, les discussions au café du coin... il ne faut surtout pas faire la fine bouche et considérer, bien au contraire, que nous avons besoin de toutes les bonnes volontés.
Mais il faut être réaliste: le succès de la chanson en langue corse masque en fait un déclin qui ne fait que s'accélérer comme en témoignent les récentes enquêtes. En effet, dans une chanson il y a les mots, la voix et la musique et les mots ne sont pas ce qu'il y a de plus fondamental. Il peut exister de très belles chansons dont les paroles sont insignifiantes, inversement un texte très dense et très beau peut ne pas se prêter à la mise en musique.
Tout cela pour dire que de nombreuses chansons en langue corse ne sont pas obligatoirement "comprises" par leurs auditeurs, un peu comme dans les années soixante, les chansons anglo-saxonnes, faisant la une des hit-parades, n'étaient pas obligatoirement comprises par les jeunes auditeurs... Je connais, autour de moi, de fervents admirateurs de groupes corses qui possèdent des collections complètes de CD mais qui ne comprennent que très imparfaitement notre langue....
Donc,
oui à la chanson en langue corse bien
entendu, mais attention aux limites du remède...
Tes textes ont été utilisés dans le passé par un groupe musical célèbre, Canta u Populu Corsu ; comment s'est passé le travail avec le groupe ? Serais-tu prêt à renouveler pareille expérience ? Si oui, avec qui ?
Canta u Populu Corsu n'a pas mis en musique mes textes, il en a repris un qu'il a laissé sous forme de poème et cela n'a pas donné lieu à un travail entre nous. J'ai découvert le texte lorsque l'album est sorti, mais cela ne m'a pas dérangé dans le sens où je n'ai jamais eu, sur ce que j'écris, un grand sentiment de propriété, bien au contraire.
Par
contre, récemment, le musicien Rolland
Ferrandi est tombé par hasard sur mon site et a repris un certain
nombre de
poèmes pour son prochain album. Certains textes convenaient tout à
fait,
d'autres ont nécessité une légère adaptation et d'autres ont été créés
tout
spécialement pour lui.
Pourquoi certains textes ont-ils nécessité une adaptation ?
Parce que toute chanson repose sur une structure mélodique fixe qui doit obligatoirement s'appuyer sur des vers ayant, eux aussi, une structure homogène (en gros nous dirons qu'il faut un nombre similaire de pieds entre les vers). En fait, je n'ai pas la vocation d'un parolier mais l'exercice ne me déplaît pas, il m'oblige à me plier à certaines règles, à m'accommoder de certaines contraintes et ces obstacles, curieusement, peuvent devenir des vecteurs de créativité.
Il
existerait donc une différence profonde
entre poésie et chanson ?
Pas
du tout, il existe une différence entre
une certaine forme de poésie (notamment celle qui pratique le vers
libre et
affectionne les ruptures de rythme) et la chanson qui repose toujours
sur une
certaine régularité, c'est tout. En fait, comme le faisait remarquer
Georges
Pompidou dans l'introduction de son excellente Anthologie
de la poésie
française, la poésie est un état qui peut se retrouver dans
un tableau, un
paysage, un visage, une chanson, un objet ou un texte. Il n'y a pas
identité
entre poésie et poème. La prose de Rousseau est poétique, les poèmes de
Voltaire ne le sont pas...On oublie trop souvent cette dimension
spécifique de
la poésie qui renvoie, non pas à un genre littéraire particulier mais,
de
manière plus fondamentale, à l'acte même de créer. Le poète est
toujours celui
qui offre une nouvelle conception de la beauté. On ne saura jamais s'il
l'invente ou s'il la découvre... Il y a là un grand mystère qui a
torturé bien
des esprits !
Quels sont les auteurs qui t'ont influencé ?
Je mentirais si je n'avouais pas ma dette envers Apollinaire auquel je voue un véritable culte. C'est lui, cet apatride anarchisant mort pour la France, qui a vraiment été à l'origine de ma passion pour la poésie. Pourquoi ? Parce qu'il est ce touche-à-tout qui improvise sans cesse avec toutes les bizarreries qu'il rencontre sur sa route: un dialogue anodin, une pipe, un terme désuet, un paysage sans importance... Il est, pour moi, celui qui donne des lettres de noblesses à ces choses que nous fréquentons, sans nous rendre compte de leur beauté. Il découvre (ou il invente) le beau là où les yeux de l'homme ordinaire n'ont rien vu. On doit obligatoirement retrouver sa trace dans ce que je fais: cette manière de couper les vers, de suggérer l'imprévu et puis, tout à coup, d'évoquer avec tendresse quelque chose de simple... Enfin j'imagine....
J'ai aussi beaucoup apprécié Jules Supervielle qui est très exactement l'opposé d'Apollinaire en ce sens qu'il n'est pas un novateur le Jules, qu'il ne cherche nullement à "décoiffer" mais son humilité intrinsèque me va droit au cœur.
Je ne peux passer sous silence René Char, que j'ai découvert en même temps qu'Héraclite (qui n'est pas à proprement parler un poète), et que j'apprécie énormément pour la force tellurique de ses propos.
Si
ta question concernait les poètes corses
je te dirais bien volontiers que mon ami Jacques Fusina n'a pas été
sans
influence sur moi... J'ai découvert, avec lui que notre langue pouvait
être
d'une grande élégance (ce qui est surprenant pour un peuple spécialisé
dans la
garde des chèvres....), mais je voue aussi une grande admiration à Ghj.
Ghj.
Franchi qui possède une sorte de lyrisme cosmique qui me
m’impressionne. Je ne
saurais passer sous silence Marie Paule Lavezzi qui écrit en langue
française
mais dont les textes comportent une dimension insulaire à laquelle je
suis
sensible et Stefanu Cesari qui est, réellement, un poète de tout
premier plan.
Je m'arrête là, je sais bien que j'ai oublié bien des gens, mais j'ai
laissé
parler mon cœur et il lui arrive d'être oublieux.
Quelles difficultés éventuelles as-tu rencontré au démarrage du site ?
A
vrai dire, je ne m'en suis pas vraiment
intéressé au départ... Lorsqu'il a été mis en ligne, je le regardais un
peu
comme une bête dangereuse et évitais de m'en approcher...Il m'a fallu
un
certain temps pour me l'approprier....
As-tu rencontré des difficultés pour faire référencer ton site ?
Au départ, j'ai utilisé les services d'un organisme de référencement pour faire le gros du travail, et j'ai appris ensuite que cela ne servait à rien...ou presque. J'ai ensuite contacté quelques sites traitant de la Corse et/ou de la poésie et pratiqué des échanges de liens.
Il arrive parfois que les webmasters ne répondent pas, ou ne veulent pas s'engager, comme le webmaster de ce site que je ne nommerai pas qui me répond qu'il transmet ma demande... bigre il doit y avoir une sacré bureaucratie au sein du site pour que deux mois plus tard il ne me soit fait aucune réponse....
Et puis, il y a ceux qui viennent spontanément proposer d'eux-mêmes un échange de liens que je ne refuse jamais.
Actuellement
je fais faire pratiquer un
audit car il y des choses que je ne comprends pas... Par exemple, j'ai
profondément modifié mon site en novembre-décembre, y ai ajouté un
certain
nombre de liens et cela ne se traduit ni par une augmentation du PK ni
par un
surcroît de visiteurs... Il y a quelques choses que je ne comprends pas
et j'ai
besoin d'une expertise externe.
A qui s’adresse principalement Invistita ?
Je
dirais que le cœur de cible est
constitué par les amateurs de poésie et les défenseurs des langues
régionales
mais, comme les sujets abordés dans les news dépassent et dépasseront
de plus
en plus ce cadre, toute personne intéressée par le mouvement des idées
peut y
trouver pitance... C'est en tout cas, non pas le cœur de cible mais la
cible
élargie
Comment organises-tu ton travail, as-tu de l'aide pour la création ou le contenu ?
Soyons clairs: je suis totalement incompétent pour tout ce qui est technique. C'est un ami qui a élaboré le design du site (il dirige une entreprise de conseil en communication ayant pour nom Alta Rocca et pourtant il n'est pas Corse...), c'est mon fils Noël qui s'est chargé de toute la partie conception. Je n'ai aucune compétence en la matière et je dois dire que cela m'arrange bien.
Par contre, je travaille seul pour le contenu, je suis le seul maître à bord et je trouve cela extraordinaire de pouvoir faire seul, sans avoir à demander d'avis, d'autorisation, sans réunion préparatoire et groupe de validation... Cela est réellement génial.... La seule mise à jour régulière concerne les news et je vais me contraindre (je n'aime pas trop ce mot...) à un petit papier tous les dix jours.
Dans
ce cas j'agis de ma propre initiative
ou je sollicite une bonne volonté afin qu'elle réponde à mes questions.
Un
certain J.C. Casanova s'est d'ailleurs plié récemment à cet exercice
avec toute
la mauvaise volonté qu'on lui connaît...
Si tu devais définir le principal défaut du site et son point fort, quels seraient-ils ?
Je ne suis pas satisfait du design que mon ami Olivier Lenoir a concocté en un temps record. Je ne retrouve pas, dans l'ambiance graphique qu'il a retenue, l'âme corse. Mais encore une fois, nous avons mis en ligne ce site sans le nécessaire travail de réflexion préalable, je ne peux donc m'en pendre qu'à moi-même...
Il
me semble que son point fort réside dans
ce mix entre site personnel, qui présentera à terme un choix très large
de
textes de mon cru, et revue littéraire en ligne plutôt centrée sur la
production en langues régionales ou minoritaires des autres
contributeurs.
J'espère en tout cas que c'est la perception qu'en ont les visiteurs.
Quelles sont les innovations que tu souhaiterais apporter à ton site dans un proche avenir ?
A court terme je vais y introduire des enregistrements de textes. J'ai déjà le micro et je commence à m'entraîner... Il me semble que la poésie est faite pour être entendue et le visiteur pourra très rapidement voir et entendre certains textes.
A
moyen terme, comme je le disais
précédemment, je voudrais revoir le design du site. Le problème avec
mon spécialiste
de fils est qu'il me parle un langage incompréhensible, un véritable
dialecte
dont je n'ai pas la clef, et qu'il m'affole avec ses projets qui me
semblent
changer tous les quatre matins... Question de générations sans aucun
doute.
Quelle belle idée que de mettre des enregistrements en ligne…
Peux-tu me dire quels sont tes sites préférés ?
Je voudrais te dire que je ne suis en aucune manière un mordu de la toile....Je crois l'avoir déjà mentionné et les sites qui me plaisent sont ceux qui sont les plus simples, ceux ou je ne perds pas, et je dois avouer que je me perds très souvent... sur la toile ou ailleurs.
Alors, le site qui fait toute mon admiration est celui de Robin Renucci : Aria, il est centré sur la création théâtrale mais, vraiment, je le trouve extraordinaire de simplicité et de fraîcheur.
Dans
un tout autre registre, j'adore fréquenter
Gattivi ochja, le site poétique de
Stefanu Cesari, en raison de l'atmosphère intime et inquiétante qui
s'en dégage
(j'aime beaucoup moins la navigation mais il est vrai qu'il ne s'agit
pas d'un
site mais d'un blog). Par ailleurs mon ami Nicolas Cotton a également
un
remarquable espace qui présente, avec beaucoup de clarté, ses peintures
non
figuratives avec, en plus, un fond sonore qui s'harmonise parfaitement
avec son
travail. Voilà, j'adorerais avoir un site qui s'inspire un peu de ces
trois
références...Difficile n'est-ce pas ?
Et si tu devais tirer un bilan ?
Je te dirais que la mise en ligne de mon site a eu le mérite de m'obliger à entrer dans le monde du web, ce qui est déjà extraordinaire en soi. Je te dirais ensuite que j'y ai rencontré des gens fort intéressants et cela est génial. Mais surtout, surtout, j'ai compris que le support papier était, pour l'écrit, en voie d'être dépassé... ainsi que tout le circuit habituel qui va de l'impression à la diffusion en passant par l'édition. Aujourd'hui, et c'est une véritable révolution, tout créateur peut s'adresser directement à son public sans passer par une série d'intermédiaires... Je comprends que cela fasse grincer quelques dents mais quelque chose de nouveau est en train d'émerger...
Web tu m'affoles et me séduis tout à la fois !
Un grand merci à Norbert pour cet entretien très dense et passionnant.

Petru LECA :
Instants tannés - Illustrations CHISA
Stamperia
Sammarcelli

Marcellu V.
ACQUAVIVA (1923-2002) : Lune
Stamperia Sammarcelli
Anton
Francescu
Filippini (1908-1985)

Si
son parcours est contesté de par son exil en Italie sous le régime
fasciste, il est reconnu comme un des plus grands poètes corses
: « Pueta di lingua corsa, forse u più bonu. » (Anton
Dumenicu Monti) ; « pueta di spressione corsa senza paru è,
ci vole à dilla, u più bonu è u più marchevule di tutti… »
(Ghjacintu Yvia-Croce), même si certains lui reprochent d'être trop
influencé par l'italien.
Ses poésies sont empreintes de la nostalgie de l'exil, comme dans Visioni cari,
chanté par A Filetta :
« Ancu s’o un videragghiu più
La miò terra prima di more,
A miò patria a mi portu in core
E l’agghiu sempre a tu per tu. »
Anton
Francescu Filippini fut également traducteur en italien des textes
de Prosper Mérimée et de poésies de Paul Valery. En
1993, son
oeuvre Flumen
Dei (ed. Marzocchi), a reçu le Prix du livre corse.

Une initiative passionnante et courageuse.
Lire l'article de Corse
matin
(format pdf) et également l'entretien
entre Pierre-Joseph Ferrali et Norbert Paganelli sur Invistita.



(Source
: Corse Matin
du 2 mars 2009)